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L'incendie du Rio: c'était le 03 avril 1955

Arsène Rombaut raconte *

"L'incendie du Ciné-Rio restera à jamais dans ma mémoire. A chaque fois que j'en parle, je ressens le même malaise parce que c'est le souvenir, le plus dramatique de ma vie. Bien sûr, mon témoignage n'est que celui de l'enfant de 11 ans que j'étais et je déforme peut-être les faits.

Le Cinéma se situait dans la rue Ernest Solvay à l'endroit où se trouve la boucherie "Aviac".

Ma soeur Jeanne et moi, nous nous faisions une fête d'y aller. Notre voisine Marie-Thérèse Verstraeten nous y accompagnait. Elle était un peu plus âgée que moi. Elle avait deux frères: Jean-Pierre et Eugène, des jumeaux de 6 ans, qui sont restés à la maison. Nous avions aussi rendez-vous avec Georget et Dany, 2 enfants de notre quartier. Jeanne n'avait que 13 ans, mais elle était grande. En fait, c'était presque une femme: c'est pour ça qu'elle s'occupait de nous.

Il fallait entrer dans le cinéma par une porte qui donnait sur un hall où se trouvait la buvette et la caisse. Jeanne y a acheté les 5 billets. L'accès à la salle se faisait par une double porte battante. Nous y avons pris place en suivant l'allée centrale qui séparait les rangées de fauteuils. Jeanne, Dany, Georget et Marie-Thérèse étaient assis devant moi. L'écran reposait sur une estrade qui dissimulait le chauffage au mazout. La première partie du programme s'est déroulée normalement. Le film a commencé après l'entracte: c'était une adaptation du "Barbier de Séville" avec Luis Mariano en vedette.

Brusquement une tache noire est apparue dans le coin inférieur gauche de l'écran. Plus elle grossissait, plus elle le déformait. D'un coup, les flammes ont crevé la toile. Nous étions pétrifiés dans les fauteuils. Quelqu'un a crié; "il y a le feu!". Un italien s'est avancé, et a essayé d'éteindre les flammes qui sortaient de la soufflerie en faisant écran avec son dos. Les lumières se sont rallumées pendant un moment puis tout s'est embrasé. Jeanne m'a attrapé par la main, dans l'autre elle tenait Dany. Elle nous a tirés vers la sortie puis, sans dire un mot elle y est retournée. Un instant, je l'ai vue ressortir pour respirer, elle était toute noire. Une dame me serrait contre elle, c'était le chaos. A l'intérieur du cinéma, les gens marchaient les uns sur les autres. A l'extérieur, les brûlés se couchaient sur les trottoirs. Une foule de curieux s'était formée en arc de cercle, obligeant les tramways et les voitures à s'arrêter. J'ai revu Jeanne avec Georget, puis elle a essayé de sauver Marie-Thérèse. Je les attendais pour rentrer chez nous, finalement j'ai compris qu'il était trop tard. Alors j'ai couru de toutes mes forces vers la maison pour prévenir mes parents. Quand ils sont arrivés sur les lieux, le plafond du cinéma s'était déjà effondré. J'étais sûr que Jeanne était morte, mais je n'osais rien dire.

L'identification des 39 victimes a commencé le lendemain dans la salle de gymnastique du Château. Les corps étaient tellement brûlés et soudés les uns contre les autres, qu'il a fallu rechercher les indices matériels pour les reconnaître. Le cauchemar continuait. Maman s'est effondrée, quand un policier lui a montré la mule et la médaille de ma soeur. Je sais que Jeanne et Marie-Thérèse sont morte l'une près de l'autre, mais je préfère ne pas en parler, c'est trop macabre. Très vite la salle s'est transformée en chapelle ardente drapée de rideaux noirs: c'était impressionnant de voir tous les cercueils alignés.

Le roi Baudouin est venu à Sclessin, mais il a oublié la rue de la Cité **. Le jour de l'enterrement, l'émotion était à son paroxysme quand les 39 corbillards ont traversé le quartier. Des milliers de gens silencieux faisaient la file depuis le Château jusqu'à la rue du Perron. Et puis tous les cercueils ont été ensevelis au fond du cimetière. Maman n'assistait pas à l'inhumation, elle n'en pouvait plus. Aujourd'hui, Jeanne repose dans le caveau familial avec notre père et nos grands-parents.

Chez les Rombaut, il y avait cinq enfants et j'en suis le cadet.
(...)

A cette époque, nous habitions au 17 de la rue de la Cité - aujourd'hui rue Grignette.
(...)

Dans le quartier, les occasions de s'amuser se suivaient. Je me souviens du mât de cocagne de Tilleur, des forains installés Sous-les-Vignes, des deux petites foires de la Place Ferrer, de la fancy-fair de l'Emulation et du jeu de quilles de la Maison du Peuple quand les parents y prenaient un verre. Pendant les processions, les mères décoraient leurs fenêtres et les gosses jetaient des pétales de fleurs sur les trottoirs. Chaque année, dans la rue du Parc - aujourd'hui rue des Marécages, un accordéoniste s'installait sur une estrade pendant que la rue se remplissait de tables et de chaises. Puis à la fin de l'été, c'était la fête au potiron. Les enfants les volaient dans les jardins, puis creusaient de manière à en faire des visages. En fait ça ressemblait à Halloween, mais je ne sais pas d'où vient cette tradition.

Le dimanche, maman restait à la maison et papa allait au foot avec ses copains: parfois à tilleur, parfois au standard - les deux stades de la rue Solvay étant proches l'un de l'autre. Mais notre dimanche à nous, les enfants, c'était d'aller au cinéma. Deux salles nous attiraient particulièrement: l'une à Tilleur parce qu'elle présentait des attractions pendant "les jours spéciaux", et l'autre à sclessin pour les séries que le Ciné-Rio proposait."



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* Propos recueillis, à Esneux, chez Arsène Rombaut qui est le frère cadet de Jeanne Rombaut
** En fait, le Roi n'a visité que les familles les plus touchées: celles qui comptaient plus d'une victime.



Jeanne Rombaut